dimanche 2 août 2015

Atelier des jolies plumes #3 "Elle"


Atelier des jolies plumes :
Aout 2015


Il y a trois choses que je ne supporte pas : ne pas maitriser une situation, nager dans l’inconnu et les soirées mondaines. Manque de chance, ce soir-là je cumulais. C’était en février, lorsque le vent est si présent. Sans doute pour nous prouver que nous sommes encore en hiver. Je ne voulais pas aller à cette soirée, surtout en ce moment.
Sur le papier : un cocktail pour permettre à des créatifs d’en rencontrer d’autres afin de développer leurs projets. Des mécènes sont également censés être là. En réalité : une réunion de soiffoirs et de piques assiettes, où les hommes reprennent un duel vieux comme le monde, « qui a la plus grosse » ?
Or j’étais loin de ce milieu. Il est vrai que mes romans commençaient à devenir connus, mais je n’aimais pas me mêler à ces gens. Certains pensent que c’est lié à un complexe d’infériorité, toutefois l’explication est simple. Leur hypocrisie me glace juste le sang.

Mais j’étais réaliste, si je ne me montrais pas un minimum, il est clair que je ne pourrai jamais vraiment percer. J’avais la passion, peut être le talent, il fallait juste que j’accepte les règles du jeu. Surtout si cela me permettait de pouvoir quitter mon taff alimentaire.
Je me suis donc trainé jusque dans le duplex où se déroulait l’événement. Je ne peux vous dire ce que j’ai dit ou fais, ayant mis mon cerveau en pilotage automatique au début de la soirée. C’était normalement suffisant dans ce genre de cas. Jusqu’au moment où j’ai eu ce retour à la réalité, alors que je discutais avec l’homme à l’origine de cette mascarade. On parlait sans doute de ma récente rupture, expliquant alors pourquoi je ne portais plus mon alliance.

Je l’ai croisé du regard. C’était Elle. La fille qui m’avait totalement désaxée il y a quelques mois de ça.

Je ne connaissais même pas son nom. Par commodité, mon cerveau a alors décidé de la prénommer par le pronom Elle, lui conférant donc une majuscule. Je n’aurais même pas pu vous la décrire physiquement. Elle aurait pu être grande, petite, blonde, brune ou Schtroumpfette mais elle avait quelque chose dans le regard.
La première fois que je l’avais vu, c’était lors d’une conférence ayant le même principe que cette soirée. Des créatifs, blah blah blah, des autres créatifs et des mécènes, vous avez compris l’idée. A la nuance près que là c’était productif car durant, ce genre de conférence, les gens sont véritablement obligés de vous écouter.
J’avais été invité pour parler de mon recueil de nouvelles récemment publié. Elle était là, au deuxième rang. Dans ce genre d’événement, nous sommes censés regarder toute l’assistance mais je ne fus focalisé que sur son regard. Il avait quelque chose de profondément touchant. Ces grands yeux noirs pouvaient d’abord impressionner. Elle devait sans doute s’en servir, lui permettant de ne pas trop jouer des coudes afin de faire sa place dans le métier. Mais dès lors qu’on dépassait ce stade, ce regard trop sombre semblait cacher finalement des failles. C’est le loup qui tentait de dissimuler le petit chaperon rouge pour la protéger.
Je n’ai pas osé la saluer à la fin de ma conférence. Je ne voyais sincèrement pas comment l’aborder sans passer pour le mâle conquérant, que je ne suis pas. Venir la voir pour lui demander si mon speech lui a plu allait mener à une réponse qui aurait pu été faussée. Elle devait sans doute être trop polie pour ne pas dire devant l’auteur que la conférence fut d’un ennui sans pareil.

Néanmoins, ce regard laissa une marque indélébile dans mon esprit. Il ne me quittait plus. Je ne pouvais même plus regarder mon épouse dans les yeux. Je n’avais pas péché, je ne l’avais pas trompé avec Elle. Comment aurais-je pu lors de cette conférence ?
Et pourtant. Et pourtant mon corps, mon âme réagissaient comme si j’avais fais preuve de faiblesse. Ma mémoire commença également à me jouer des tours me créant des souvenirs que je n’avais pas. Elle me donnait sa carte en me murmurant quelque chose à l’oreille. Sa main froide venant caresser ma joie droite. Contact de nos peaux, 7 secondes, frissons. Ma créativité lui donna alors un parfum, une voix, un visage, un corps, des mains. Mais Elle demeurait son identité. Pourtant ce n’était pas mon imagination fertile qui était en manque d’inspiration.
Je m’enfermais de plus en plus dans mon bureau, tentant de noyer son image créée par mon travail. C’était ça ou je n’avais plus qu’à sombrer dans l’absinthe pour ne pas devenir fou. J’avais beau faire, elle inspirait mes écrits mais aspirait toute mon énergie vitale. Ma main dans la sienne. Claquement de porte. Soie qui se déchire. Parfum et souffle chauds. Frissons.
Ma compagne s’en est évidemment aperçue, les femmes ne sont pas aveugles. J’ai tenté de la rassurer, essayant de lui faire comprendre que je ne l’ai jamais trompé, qu’elle était toujours la seule dans mon cœur. Mais ce « elle » jouait un double jeu. J’aimais toujours celle avec qui je partageais ma vie, mais je ne pouvais me passer d’Elle. Elle prenait une place si importante, qu’il me fallut que je prenne une décision. Comme je vous l’expliquais, je n’aime pas nager dans l’inconnu et ne pas maitriser une situation. Or, il est évident que je ne maitrisais rien, et que je me noyais à cause d’une inconnue. Ne pouvant donc l’aimer comme on aime les gens, il valait peut être mieux que je la déteste et l’anéantisse comme on tue un cauchemar, une peur intérieure.

J’ai alors lutté. C’était un duel où seul Elle ou moi en serait vainqueur.

Et nous voilà, à cette soirée où Elle réapparut, tel le phénix. Son corps chimérique laissant alors place à sa véritable apparence. La surprise me figeât. Elle avait l’apparence, à quelques nuances près, de cette femme que j’avais caressée, fuis puis haïs de nombreuses fois. Pourtant, elle n’était pas parfaite, loin de là. Elle ne ressemblait pas aux figures que l’on voyait dans les magazines. Mais cela ne lui donnait que plus de charme.
La haine que je lui avais vouée brula en même temps que les restes de son apparence créée par mon esprit. Nous revenions à la case départ, moi hypnotisé par les yeux de cette femme qui souriait à notre hôte alors qu’elle enlevait son manteau. Mais j’avais conscience que la difficulté pour l’aborder serait encore plus grande. Il est clair que je ne pouvais pas la voir en lui avouant que depuis la fois où je l’ai vu, je ne suis plus le même homme. Que cette lutte, entre moi et Elle, ce double me troublant, avait mené à une bascule totale de ma vie.

Peut être m’avait-elle reconnue, peut-être a-t’elle eut pitié de voir cet homme la regarder comme ça, je ne sais pas. Mais elle est venue me saluer. Elle m’a tendu sa carte, a murmuré « A bientôt » à mon oreille, m’a souri et partit saluer les autres convives. 7 secondes, frissons.
Elle a alors tué l’image d’Elle, mais Elena m’a tuée.  

 Cet article fut écrit dans le cadre de ma participation à l'atelier des jolies plumes. Le thème de ce mois ci était "Retrouver - Qui ? Quoi ? Où ? Comment ? Votre personnage retrouve quelque chose, quelqu'un. Un lieu, un objet, une personne, un sentiment. Votre personnage revit une expérience oubliée. Racontez nous cette intrusion du passé dans le présent. Que cela provoque-t-il chez lui ? Que cela peut-il changer dans sa vie ? Le passé a-t-il la même résonance au présent ?"
Vous voulez éggalement participer, envoyez un mail à latelierdesjoliesplumes@gmail.com 


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2 commentaires:

  1. Je me suis vraiment laissee porter en lisant ton texte. Le debut de m'a pas du tout laisse presager la fin, d'ailleurs je n'avais meme pas saisi que le personnage etait un homme. C'etait volontaire ?
    Tres beau texte vraiment.

    (J'ai participe aussi si ca t'interesse : http://leparadigm.blogspot.hk/2015/07/jolies-plumes-3-une-intrusion-du-passe.html)

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    1. Bonjour,

      Merci beaucoup ;) Effectivement, l'effet était voulu! Je trouvais l'exercice intéressant, surtout au vue de ce qu'il lui arrive. Je vais voir le tien de suite ;)

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